Michel Onfray

LA TRANSE DES TRANSHUMANCES

 

   Nisa Chevènement ramasse dans son oeuvre artistique un travail de préhistorien, de démographe, de philosophe. Elle trempe son bronze dans l’ encrier des récits mythologiques qui racontent les débuts de l’humanité – à moins que ce passé ne soit un futur, celui d’une civilisation post catastrophe écologique, quand les hommes seront redevenus nus à cause d’une faute écologique , nucléaire ou bactériologique.

   Préhistorien, car j’imagine ainsi la horde primitive racontée par les ethnologues du siècle de la révolution industrielle. Un grouillement, une grappe, une masse constituée d’individus formellement identiques, probablement animés d’une même âme collective conduite par la peur des animaux sauvages, l’angoisse des soleils éteints ou des saisons sans lumière , la crainte de la mort dont on ne sait pas alors pourquoi elle est, bien qu’on comprenne quand elle est. Ces essaims d’êtres sortis d’anfractuosités géologiques, ces éboulis d’humains comme effrités du bloc d’une falaise, ces corps livrés au monde comme en une fois sa progéniture sort d’un sexe de femme, nous montrent ce que fut le mode à ses origines.

   Démographe, car notre société de post-révolution française ne pense plus qu’en termes d’individus atomisés, de sujets distincts du groupe, incapables même d’un contrat avec lui. Elle ne voit plus que des monades perdues dans l’infini, des particules en mouvements fous. Cette incapacité à saisir plus loin que la particularité empêche de penser le monde. Le petit égotisme contemporain, l’égoïsme repeint aux couleurs de l’hédonisme vulgaire, ne permettent pas de penser le monde qui, désormais, est mouvement massif de groupes humains : transe des transhumances, marche imperturbable de colonies humaines qui fuient l’enfer et se dirigent vers un monde qu’ils pensent meilleur, partout sur la planète, les grappes humaines se déplient en rubans de pauvreté, de misère, d’espoir, de famine. Conduits par la peur, minés par l’angoisse, ces hommes apportent avec eux la peur et l’angoisse d’autres humains que les pouvoirs conduisent par le ventre et les instincts.

   Philosophe, car ces sculptures donnent une leçon d’ontologie : l’être de l’homme n’est pas immatériel, évanescent , éthéré, comme aiment à la faire croire les idéalistes et les spiritualistes depuis des millénaires. L’être de l’homme est consubstantiel à l’être de la terre qui, ici, est bronze. Nous ne sommes que poudre, poussière d’étoiles, sable d’une géologie de chair et de sang. Des blocs de basalte s’effritent au sommet en grappes humaines, des arbres lancent leurs racines dans le ciel ou poussent leurs branches dans le sol, mais le bois de ces végétaux sans feuilles est fait de corps humains. Leçon présocratique, d’avant Pythagore, Platon et les Chrétiens : nous ne sommes que poussière, terre qui retournera à la terre.

   Préhistorienne, démographe, philosophe, Nisa Chevènement donne des leçons de sagesse sans en avoir l’air. Ses formes de bronze exigent qu’on se penche vers elles, qu’on se courbe, qu’on les regarde pour les détailler, qu’on fasse le point sur le détail, qu’on aille dans leur direction comme vers l’infiniment petit d’une fourmilière, d’une termitière ou d’une ruche. Ou bien encore, qu’on se dirige vers l’infiniment grand d’un cosmos où, passant par les trous noirs, nous découvririons d’autres mondes qui diraient notre monde. Un univers de masses dans lesquelles les individus comptent pour rien puisque le mécanisme cosmique leur destine le même sort que celui du moucheron – de l’éphémère.  Dès lors, quiconque sait cela peut vouloir une autre vie que celle qu’il mène. Nisa Chevènement montre : que celui qui doit voir voit...